Femme, femelle de l’humain.

On nous apprend que le masculin est à la fois masculin et neutre. Le féminin, lui, n’est que féminin. J’explore les conséquences de cet enseignement, à travers les écrits de deux (socio)linguistes et une psychologue.

La notion d’animalité du féminin

Pour la linguiste Claire Michard, l’emploi du féminin et du masculin dans la langue est une “extension de la catégorisation par le sexe”. Elle s’inscrit dans la lignée de Monique Wittig, pour qui la féminisation n’entraîne qu’un genre, le genre féminin, face au masculin qui demeure la référence générale, l’humain absolu. Le masculin implique une notion d’humanité, et le féminin implique une notion de sous-humanité, voire d’animalité.

Ainsi, Michard (2012) interprète les dissymétries dans la langue en tant qu’effet discursif de la structure linguistique qui représente les sexes de telle manière : humain mâle/femelle de l’humain. Cette représentation idéologique et sémantique est révélatrice du rapport d’appropriation qui a été naturalisé : “dans ce schéma, le sexe est conceptualisé en termes d’être pour les dominées, et en termes d’avoir pour les dominants. Ce schéma est formalisé sur tous les plans du matériau linguistique”(p. 36).

Le masculin s’approprie l’universel, mais il n’est pas neutre

Plusieurs recherches démontrent que l’usage de « ils » en tant que neutre fait que l’on pense les hommes en tant que personnes « normales » et les femmes en tant que l’« autre », l’inhabituel ou le différent. Lors d’une recherche, des étudiant·e·s ont été amméné·e·s à dessiner des personnes décrites dans des textes, ceux-ci utilisant soit des pronoms mixtes, soit des pronoms masculins génériques. Les élèves avaient davantage tendance à dessiner des hommes lorsque le masculin était utilisé en tant que neutre. De manière similaire, il leur a été demandé d’illustrer les chapitres d’un livre de sociologie. Des images d’hommes ont été fournies lorsque des titres contenaient le mot « homme » signifiant « humain », et des images mixtes pour les titres contenant des expressions plus inclusives (Lips, 2010, p. 203). Ces études sont un argument en faveur de celles et ceux qui insistent sur le fait que le masculin n’est pas neutre : il est masculin.

Nommer la norme

Il n’est pas étonnant que le masculin soit perçu comme générique : la linguiste Marina Yaguello (2002) explique qu’il est commun pour les groupes dominants d’être perçus comme la norme. Pour cette raison, ils n’ont pas à définir leur place, à poser des mots sur leurs activités. Ce qui est “neutre” les concerne toujours (Yaguello, p. 181). Pour illustrer : lorsque l’on parle de football joué par des femmes, on parlera de « football féminin », mais si ce sont des hommes sur le terrain, on parlera simplement de football, puisque le football masculin est perçu comme la norme. J’ai d’ailleurs eu une très mauvaise réception sur Twitter lorsque j’ai parlé de football masculin. Beaucoup d’hommes cis blancs ont été froissés, probablement car leur droit de nommer n’était soudainement plus exclusif, cette terminologie les ayant placés à l’équivalent de l’ “Autre”. L’enjeu ici est de ne pas catégoriser uniquement les personnes ne correspondant pas à nos normes sociétales dominantes.

Références

Lips, H. (2010). A new psychology of women : Gender, culture and ethnicity. (3ème éd.). Long Grove, United States : Waveland Press, Inc.

Michard, C. (2012). Rapport de sexage, effet idéologique et notion de sexe en français. Dans La face cachée du genre : langage et pouvoir des normes. Paris, France : Presses Sorbonne nouvelle.

Yaguello, M. (2002). Les mots et les femmes. Essai d’approche sociolinguistique de la condition féminine. Paris, France : Éditions Payot & Rivages

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