Ces créatures qui font du sport

“Elle, c’est un homme” s’est exclamé Eddy Demarez, journaliste sportif, en observant une athlète des Belgian Cats. Ce n’est pas le seul commentaire sexiste et homophobe dont il nous a fait part, mais c’est celui qui m’a le plus énervée : il s’inscrit dans la longue et fascinante histoire du malaise des Jeux Olympiques face aux femmes qui dégomment tout. Pour mieux comprendre à quel point cette remarque me va loin, je vous propose de parcourir quelques moments clés qui ont marqué le monde du sport 🏋🏻‍♀️

1930 : les femmes sportives sont-elles des femmes ?

Les femmes “normales” sont définies comme étant fragiles, susceptibles de se blesser lors des efforts physiques. Plusieurs scientifiques affirment que le développement musculaire féminin peut même interférer avec la maternité. Sauf qu’en même temps, de plus en plus de femmes démontrent des prouesses physiques qui auraient dû être dangereuses pour elles. Alors, comment explique-t-on cela?

De nouvelles théories démontrent qu’il est possible pour les femmes d’être hormonalement “masculinisées”. Cela a suscité une crainte sur la présence de corps dits “hermaphrodites”. Donc l’explication la plus évidente pour l’époque, c’est que si les femmes sont fortes en sport, c’est parce qu’elles ne sont peut-être pas vraiment des femmes. Et là, c’est le début de l’enfer : en 1937, les Jeux Olympiques mettent en place les toutes premières vérifications du sexe des sportives.

1950–1960 : Parades à poil

Pendant la Guerre Froide, l’Occident dépeint le communisme comme étant corrompu et pervers. Cette vision va s’appliquer aux corps : les relations sociales communistes “polluent” les limites appropriées entre les corps des hommes et ceux des femmes. Cette “pollution” de la catégorie du sexe a été incarnée par des athlètes féminines du bloc de l’Est qui étaient perçues comme trop musclées et trop masculines par les observateurs occidentaux.

Ce contexte a motivé l’introduction des parades nues :

toutes les athlètes doivent défiler nues devant un panel de médecins occidentaux, qui observent leurs corps et jugent si elles sont vraiment des femmes.

Cette pratique vise à protéger le binarisme sexuel contre les corps “hybrides” de l’Est mais aussi à leur offrir une aide médicale pour les réintégrer dans les délimitations occidentales du sexe.

Heureusement, les défilés nus ont vite été décriés par la presse, ce qui a poussé les JO à chercher un nouveau test. Dans les années 1960, c’est la fin des parades et l’entrée du contrôle des chromosomes… mais ça non plus, ça ne fera pas long feu 👇🏻

1980 : Coup d’oeil pendant qu’elles font pipi

Des scientifiques affirment que le système de test de chromosomes permet de tricher car certains hommes pourraient, en théorie, passer le test de chromosomes pour femmes. Retour à la case départ : la féminité est définie comme l’absence d’organes génitaux “masculins”. A partir de ce moment là, les agents de dopage sont chargés d’observer le sexe des athlètes féminines lors de la collecte des échantillons d’urine.

Années 2000 : le double standard sexiste des avantages biologiques

En 2011, les critères hormonaux font un come-back. Les niveaux de testostérone et les niveaux de performance “excessifs” des femmes doivent être ramenés dans les normes féminines “normales” avec une assistance médicale.

En fait, les femmes n’ont pas le droit d’exceller. Sinon, elles ne sont pas des femmes.

Mais là, petit plot twist : ces règles ont été rejetées ❌ avant les JO de Rio par le Tribunal Arbitral du Sport, qui a fait valoir que des taux élevés de testostérone chez les femmes n’entraînent pas “un avantage de performance si important qu’il est nécessaire de les exclure de la compétition dans la catégorie féminine”.

Les Jeux Olympiques ont rapidement fourni des nouveaux critères qui incluent, en plus du niveau de testostérone, la taille et la plénitude des seins, la taille des hanches et d’autres stéréotypes conventionnels de la féminité. Ces règles sont toujours d’actualité. 🤢

La conséquence de ces mesures a largement visé les femmes africaines et en particulier Semenya Caster, une athlète qui a fait l’objet d’une enquête en raison de son apparence et de ses performances olympiques. Il a été décidé que Semenya devait être disqualifiée, à moins d’accepter de prendre des médicaments pour modifier son corps et réduire son taux de testostérone.

Un article du Courrier International fait un lien entre l’affaire Semenya et le nageur américain Michael Phelps. Celui-ci produit 50% moins d’acide lactique que les autres athlètes. Cette substance étant source de fatigue musculaire, le nageur dispose d’un avantage biologique qui affecte directement sa performance sportive. Or, il est acclamé pour ce corps hors du commun, tandis que l’avantage biologique de Semenya, par contre, est considéré digne de disqualification… et nécessitant une intervention médicale.

Voilà — c’était un rapide tour d’horizon d’un contexte dans lequel les femmes voient leurs carrières sportives entièrement ruinées si elles ne sont pas assez féminines. En prenant cela en compte, le commentaire d’Eddy Demarez est particulièrement ignoble. Retirez-lui son micro*. Et passez-le à une personne sexisée.

Notez que pour absolument aucune raison valable, Eddy n’a toujours pas reçu son C4. N’hésitez pas à demander à la VRT si le courrier s’est perdu en chemin, parce que là on a l’impression qu’il va garder son poste après une brève suspension, ce qui n’est pas envisageable, pas vrai ? PAS VRAI ?

Référence

Tout cet article puise ses sources dans l’incroyable travail de recherche de Sonja Erikainen. Dans son livre “Gender Verification and the Making of the Female Body in Sport: A History of the Present”, l’autrice explique comment les normes de genre se matérialisent sur les corps des athlètes. Elle propose aussi des catégorisations qui ne sont pas basés sur les critères changeants de l’idéologie du sexe, afin de permettre un jeu équitable, sans pour autant discriminer les femmes, les personnes trans et les personnes non-binaires. Il est fascinant et accessible si vous lisez l’anglais !

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